Partage d’expériences : Comment améliorer la sécurité des organisations communautaires ?

date Publié le 07/03/2024

Entretien avec Ismaël CISSÉ, président d’OSC, sur les impacts des plans de sûreté dans un environnement marqué par la discrimination

Ismaël CISSÉ est président d’une organisation à base communautaire de lutte contre le VIH au Burkina Faso. En mars 2022, il a fait partie des premiers acteurs communautaires à participer à l’atelier « Formation et adaptation d’outils » donné par le CSIH-WCA. Il revient sur l’importance que revêt la sécurité dans un environnement communautaire encore marqué par la discrimination et la stigmatisation, sur les défis, mais aussi sur les progrès qui ont amélioré le bien-être des populations clés et l’efficacité des programmes qui leurs sont dédiés. 

CSIH-WCA : La sureté est une thématique fondamentale pour les organisations communautaires. Les acteurs de terrain et les bénéficiaires rencontrent encore des problèmes. Quels sont les mécanismes qu’une organisation peut mettre en place pour se protéger elle, et ses bénéficiaires ? 

Ismaël CISSÉ : Pour ce qui est de notre organisation, dans un premier temps nous avons élaboré des plans de sûreté pour le personnel qui y travaille et, dans un second temps, pour les acteurs selon leur profil. Nous avons également essayé de répertorier toutes les activités à risque et avons fait des plans de sûreté en rapport avec chaque activité. Bien sûr si ce plan-là reste dans un tiroir de l’organisation ça ne sert à rien, donc nous l’avons rendu opérationnel à travers deux choses : premièrement, désigner un responsable de la sécurité ; et deuxièmement identifier les capacités requises dont nous ne disposions pas pour les mettre en œuvre. Dans notre cas, il s’agissait principalement de pouvoir augmenter la hauteur de la clôture et de pouvoir mettre un système de sécurité avec des barbelés que nous avons électrifiés. Nous avons aussi installé une alarme et des caméras de surveillance que nous pouvons contrôler à distance. Et je dois avouer que depuis lors, nous n’avons pas eu d’autres intrusions. 

CSIH-WCA : Par où doit on commencer lorsque l’on entame son plan de sûreté ? 

Ismaël CISSÉ : Vous savez, vous mettez des activités en œuvre au cours desquelles les acteurs sont agressés verbalement. Les organisations, la plupart du temps, sont assises et n’ont pas de plan de sûreté. Elles attendent que la violence survienne pour réagir. Il n’y a pas de mécanisme de prévention. Alors, nous utilisons un outil que nous avons appelé « journaux d’incident de sécurité ». Il nous permet de documenter tout ce qu’il y a comme incidents et de pouvoir les analyser régulièrement. Si, par exemple, un père éducateur qui se rend dans un point chaud pour faire son travail communautaire a été agressé, on essaie de voir si dans un autre lieu il y a déjà eu le même type d’agression. On recoupe les informations et on essaie d’apporter les solutions idoines. Ça nous permet de pouvoir anticiper de possibles agressions à venir. Ça peut être de les déployer par binôme, de refaire un travail de plaidoyer avant de venir intervenir de nouveau, ça peut même être l’abandon de ce site-là. 

Il y a aussi la liste du contrôle de stratégie d’auto-évaluation que le CSIH-WCA nous a donné. Cet outil-là nous permet de donner des scores et de mettre en œuvre les gaps en matière de stratégie, en matière de documents, en matière de tout ce qu’on peut imaginer qui entre dans la sécurité et dans la sûreté. 

CSIH-WCA : Vous avez fait partie des premières personnes que le CSIH-WCA a formé sur les questions de sureté. Pouvez-vous nous expliquer quels ont été les impacts de cette formation ? 

Ismaël CISSÉ : Les problèmes de sécurité constituaient un poids dont nous ne savions pas nous départir. Depuis la formation, au niveau de l’association, nous avons élaboré des plans de sûreté de manière collective, avec les bénéficiaires. Une fois ce travail d’appropriation des outils en interne terminé, nous avons aussi renforcé des structures sœurs à Ouagadougou. Nous les avons dotées des différents outils. Chemin faisant, une grosse ONG au niveau du pays, avec des antennes dans plusieurs provinces m’a sollicité pour les accompagner dans l’élaboration de leur plan de sécurité et de sûreté. Il s’agissait dans un premier temps de les former aux différents outils et de permettre à chaque coordonnateur d’antenne de repartir dans sa structure et, avec ses acteurs, de mettre en place des plans de sûreté et de sécurité pour nous les renvoyer.

CSIH-WCA : Quels sont les enjeux de ce partage de connaissances et d’outils entre organisations communautaires ?

Ismaël CISSÉ : La finalité est de réduire les vulnérabilités des organisations en accroissant leurs capacités à faire face aux violences intentionnelles. Cela passe par le fait de les autonomiser à élaborer elles-mêmes leur plan de sûreté afin de garantir les succès et les performances des différents programmes, en tenant compte du bien être des bénéficiaires et des acteurs de terrain. Chez nous, le plan a été élaboré, mis en œuvre et nous le mettons régulièrement à jour. Et je dois dire que lors des premiers cambriolages que nous avons eus, quand la police est arrivée et qu’on leur a dit « voilà ce que nous on veut faire », ils ont dit que c’était une très bonne initiative. Comme nous sommes dans un pays où l’insécurité est grandissante, notamment à cause du terrorisme, ils conseillent même aux organisations de pouvoir mettre ce genre de choses en place. 

CSIH-WCA : Est-ce que vous avez constaté une amélioration du sentiment de sûreté de vos bénéficiaires ? Est-ce que dans l’ensemble, tout le monde se sent plus à l’aise ? 

Ismaël CISSÉ : Oui, c’est un constat qui est vraiment général. Les caméras de surveillance que nous avons installées nous permettent de visionner l’extérieur. Quand quelqu’un essaye de s’introduire, on le sait. Et il y a une alarme également. C’est vrai qu’au début, on a eu de petits soucis avec certains bénéficiaires qui avaient peur, mais on leurs a expliqué que c’était pour les besoins de sécurité et de sûreté. Donc actuellement ils sont rassurés. Les travailleurs aussi sont plus rassurés et moi-même, je suis encore plus rassuré parce que même si je suis en voyage à partir de mon téléphone, je peux voir avec les images. C’est véritablement rassurant, la santé mentale s’est améliorée, et le bien-être aussi. 

Je sais que l’autre organisation accompagnée est en train de mettre un tel dispositif en place aussi. Mais le problème c’est que ces dispositifs-là coûtent cher et ils n’étaient pas prévus dans notre budget. Il a fallu qu’on essaie de voir sur les ressources propres pour mettre ce plan en œuvre. Voilà la principale difficulté que nous avons rencontrée. 

CSIH-WCA : Pensez-vous que le Fonds mondial devrait prendre ces considérations en compte dans les financements qu’il octroie ? 

Ismaël CISSÉ : Absolument. Je prends le cas du Burkina Faso : c’est vrai qu’on a rencontré quelques difficultés dans la subvention, mais c’est une activité que nous avons incluse et nous avons mis beaucoup d’activités en lien avec ça dans la subvention. On ne sait pas si ça va passer ou pas, mais ce serait déjà un bon début de pouvoir avoir les plans. On verra comment les opérationnaliser et, dans le futur, on verra qui sont les partenaires qui pourront se positionner par rapport à cela. Le Fonds mondial, PEPFAR, les autres partenaires, les autres bailleurs de fonds doivent véritablement mettre un point sur la sécurité et la sûreté. Dans les orientations du Fonds mondial, je pense avoir vu un point par rapport à la sécurité et la sûreté… Il serait dommage que les investissements consentis soient compromis par manque de sûreté pour les intervenants. 

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